Le Burin... L'outil donne son nom à la technique. Cette taille directe, rigoureuse, m'enchante. Une planche de cuivre et un outil. Le minimum. Et puis la qualité de l'incision, forte ou légère, qui crée des noirs profonds ou de subtils gris. Il faut savoir aiguiser l'instrument, entrer de façon déterminée dans le cuivre, sans dévier et ressortir de la même façon.

J'utilise peu la ligne droite. Avec la courbe, le signe s'est révélé à moi, en forme de parenthèse. Puis il est devenu répétitif et les parenthèses se sont envolées. Plus tard, il s'est modifié, s'est allongé. Bien sûr, quand les signes naissent et s'organisent, souvent d'une manière inconsciente, l'émotion du moment les guide, mais l'image reste abstraite. C'est après, seulement, que chacun peut l'interpréter. "L'Art moderne ne rend pas le visible, il rend visible" dit Paul Klee.

Harmonie, poésie, sensibilité, sérénité et simplicité, voilà ce que j'aimerais faire partager. Contempler un vol d'oiseaux, un arbre dénudé, c'est pour moi une grande source d'émotions. Un cadeau de la nature. Et un jour, sans que j'y prenne garde, tout devient visible, là, sur le cuivre.

Annie Polak


L'accomplissement de l'instant

Cet "incroyable plaisir de la ligne", pour reprendre les termes de Jean Messagier, Annie Polak a véritablement commencé à l'éprouver dans les années 1982-83, quand, encore élève de Stanley William Hayter, elle a réalisé son premier burin et a commencé à prendre ses distances avec des exercices non dépourvus de réminiscence pour s'aventurer, d'abord timidement, puis avec une assurance plus grande, à la découverte de signes élémentaires répétitifs (série des Parenthèses).

À cette première manifestation d'une démarche autonome, passage nécessaire marqué par une certaine rigidité formelle, ont succédé, à partir des années 1985-86, des travaux qui se signalent par une plus grande souplesse dans le choix et le traitement de formes (séries Vols d'hirondelles, Bancs de poissons…).
C'est sans doute au cours de ces quelques mois que se sont opérés les choix fondateurs de l'art d'Annie Polak.

Parmi les acteurs à l'origine de cette évolution, il faut mettre en avant Jean-Marie Granier, alors professeur de gravure aux Beaux-Arts de Paris, qui l'a convaincue de s'astreindre à des séances de dessin informelles, sans souci du résultat, pour seulement exercer la main, le poignet, l'avant-bras, jour après jour…

A. Polak n'a pas cessé d'appliquer ce précepte et les feuilles noircies ayant achevé leur existence dans la corbeille de l'atelier se comptent par milliers… Au prix de ces innombrables gammes, elle a pu acquérir une aisance du geste, une justesse du trait qui sont l'une des composantes essentielles de son expression. Libéré, assoupli, maîtrisé au point de devenir une seconde nature, le geste constitue le véhicule idéal de l'émotion que l'artiste cherche à transmettre.

Aussi discret soit-il, aussi ténu en soit le fil, Annie Polak trace un chemin qui ne doit rien à personne. Nourrie de ses visions, de ses préférences, de ses rencontres, elle ne cherche pas à les restituer à l'identique, même pas à les transposer. Peut-être faut-il comprendre cette "immersion" dans le spectacle du monde comme une prise d'énergie vitale, essentielle, réfractaire à toute tentative d'analyse, dont la gravure pourrait être considérée comme l'agent libérateur ?
Préparé, nourri par les innombrables séances de dessin et stimulé par cet amas de sollicitations, le trait fuse, incontrôlable, sous la forme de signes vifs et élégants, où les pleins alternent avec les déliés, où la vibration des noirs judicieusement agencés suggère, dans son économie même, les contours d'un espace impalpable, aérien, hors du temps.
Cette tension libérée dans l'instant, cet accomplissement sans préméditation ne sont pas sans rappeler les exercices calligraphiques extrême-orientaux, qu'elle ne se cache pas d'admirer, ou le récent "less is more". Plus largement, sa sensibilité la place en familiarité avec toutes les manifestations artistiques relevant de la tradition japonaise, et il ne faut donc pas s'étonner que l'écoute fortuite de "haïkus" à la radio ait pu inspirer, en 1998, la série Perles de rosée.
Cette approche inchangée depuis une quinzaine d'années a donné vie à des séries réellement différenciées au sein d'un parcours voué à l'abstraction. C'est la grâce sereine de ces frêles gravures, leur équilibre sans affectation, plus suggéré qu'affirmé, qui captive notre regard, répondent à une attente, au point de trouver, sans qu'il y paraisse, une place à demeure au creux de notre mémoire.

Gérard Sourd
"Nouvelles de l'estampe", Bibliothèque nationale, Paris.


L'envolée du signe

Depuis plus de vingt ans, Annie Polak explore la technique du burin sur le mode de la délicatesse et de la légèreté. Des œuvres imprégnées des éléments naturels, à la sensibilité extrême-orientale.

À l'image de ces nuées d'oiseaux en formation serrée et décrivant des cercles, qui se délitent, s'éparpillent et se reforment selon une logique qui leur est propre, aborder l'œuvre gravé d'Annie Polak sur un parcours de vingt années c'est entrer dans une aventure poétique.

La pratique du burin avec ses premières gravures est une manière douce et discrète, tout à l'opposé de ce que l'on pourrait attendre de cette technique. Annie Polak préfère la douceur du geste et dit aimer jouer avec le silence, suggérer, à peine, et laisser un vide éloquent s'installer, ce vide si plein de la peinture chinoise qu'elle admire. La maîtrise du trait sur la plaque de cuivre, un miroir ; la surface de l'eau, le ciel où tout est passager, l'éphémère d'un reflet ou d'un vol d'oiseaux…

Les premiers burins sur cuivre renferment déjà, en filigrane, l'essentiel des préoccupations de l'artiste avec, en 1983, les Herbes folles, les Herbes aquatiques et les Herbes volantes. Elle obtiendra par ailleurs le Prix Corot en 1987 et le Prix de la ville de Jouy-en-Josas en 1988 avec Herbes folles, gravure où l'équilibre entre le noir et les différentes teintes de gris est particulièrement maîtrisé. On y retrouve, en particulier dans les Herbes volantes, cette prédilection pour le signe incurvé, que l'on retrouve avec plus de lisibilité dans les Parenthèses de 1984. L'idée de cette forme présente dans les Parenthèses volantes se précise et se transforme encore avec les Préludes en 1985 : Prélude au Grand départ et le triptyque du Prélude au Grand retour, trois plaques de 10 cm sur 10 cm. Il y a comme un flottement, une dissolution que l'on retrouve dans Deux fenêtres sur un jardin anglais, dix séries de six gravures qui datent de 1987. L'onde en portait déjà la trace, trois gravures avec un assemblage de formes chargées de signes (des bancs de poissons ?) en 1983, et Sur les ailes du vent, 1992. La parenthèse s'est élargie sur un fond voilé, une caresse sur la planche, quelque chose de sensible et de poétique.

Les herbes dans les dunes, traits de pinceau sur la feuille du vent, les herbes au gré du courant dans l'onde d'une rivière, celles qui s'envolent, sont autant d'impressions fugitives que l'artiste "retient" sur le cuivre et l'encre. Les branches de sassafras inspireront des burins tirés sur papier japon, d'une grande économie dans l'expression. L'année suivante, Un certain jour fait montre d'une épure encore plus grande. Cette série, puis celle des Voyages qui sont comme des oiseaux migrateurs, dévoile la subtilité d'un travail très oriental dans son expression, avec un tirage sur chine et japon.

Les burins sur japon en couleur et dans deux tons de bleu, des mouettes observées dans La baie des Anges, procèdent de cette même faculté d'observation des choses de la Nature et d'écoute, ainsi ces Perles de rosée en 1998, sur japon ou la série des Palmes de 1999. Cette intuition poétique conduira à une fructueuse collaboration avec le poète Daniel Boulanger dans un ouvrage édité en 1996 par les Editions Lacourière-Frélaut, Retouches, où l'on peut déceler comme de très légères inflexions de la voix, une fraternité dans la transmission des mots et des signes.

Alan Chatham de Bolivar
"Arts et métiers du livre."